C’est quoi le Handmade web (ou web fait-main) ?
Previously…
Nous avons vu comment le web s’est centralisé : aujourd’hui, nous passons par des plateformes pour échanger et publier (Youtube, Instagram, Tiktok, Reddit, parmis d’autres), et celles-ci captent l’essentiel du trafic et des interactions numériques.
Que reste-t-il de ce « web vernaculaire » – comme le nomme Olia Lialina ? Il n’a jamais tout à fait disparu…
C’est un peu la même chose que dans l’édition : les grandes maisons d’édition tendent à rendre moins visible l’édition indépendante, qui pourtant continue à produire et à diffuser.
Chapitre 1
Un constat
Le Small Web n’est pas un mouvement structuré ni une école. C’est d’abord une réaction — un constat partagé, formulé presque simultanément par plusieurs voix au début des années 2010, et qui produit progressivement des pratiques.
Naissance du Web Design comme discipline
Dans les années 2000, avec le web 2.0 et l’arrivée du monde marchand dans le web, se constitue une nouvelle profession : celle de web designer. Il faut des professionels en mesure de concevoir les plateformes et services que des personnes sans compétences techniques peuvent utiliser.
Le web 2.0 et la séparation contenu/forme
Nous l’avons vu, le Web 2.0 se distingue par l’émergence de « services » (les plateformes de publication comme Facebook et Youtube, mais aussi celles de blogging, comme Wordpress, Blogspot ou Skyblog) : ce sont des plateformes qui proposent de séparer la mise en forme (qui nécessite des compétences en code) et la gestion de contenu.
L’ère des templates
On voit ainsi l’émergence des templates, ces sites « tout-faits », dans lesquels on peut tout de suite publier. Bien qu‘elle permet à un public néophyte de pouvoir publier sur le web sans compétences techniques, cette tendance déverse dans le web tout un écosystème de sites similaires.
Une bibliothèque de Templates sur Readymag
« Design par défaut »
Au début des années 2000, des studios comme Experimental Jetset se sont emparés de cette tendance qui n’est pas propre au web, mais à celle des interfaces en général – qui se diffusaient et se démocratisaient alors. Le studio jouait avec une esthétique dite « par défaut » pour mieux la subvertir.
Double-page du numéro 57 de Emigre
L’uniformité des interfaces amène une uniformité dans les usages ; on commence à retrouver tous les menus au même endroit (en haut), un footer en bas de page, etc. C’est à la fois une perte (moins de richesse) et un gain (plus d’efficacité et de facilité d’usage).
Le menu est intégré dans les éléments de la maison
Les Frameworks
On commence à concevoir des bibliothèques CSS et Javascript, appelés Framework, qui prémâchent le travail des développeur·euses. C’est un gain de temps énorme, mais qui a le même effet que les templates : il tend à uniformiser les sites. Les Frameworks, étant des couches supplémentaires, tendent à rendre les sites webs moins lisibles et ouverts.
Le Framework Bootstrap est l’un des premiers et l’un des plus utilisé
Design Systems
Les plateformes sont plus complexes que les sites web personnels et nécessitent un système graphique clair, en adéquation avec l’identité de marque de la plateforme.
En 2012, le designer Brad Frost publie un article intitulé Atomic Design dans lequel il propose une méthodologie pour construire des systèmes de design à partir de composants réutilisables. L’idée est de créer une bibliothèque de composants (boutons, formulaires, cartes) qui peuvent être assemblés pour construire des interfaces cohérentes.
Material Design
En 2014, Google lance Material Design — un langage de design qui impose des règles strictes sur la typographie, les couleurs, les animations, les interactions. Material Design devient rapidement un standard de facto pour les applications Android et les sites web, et est adopté par de nombreuses entreprises.
Le Design Kit de Google
Proposé comme un standard dans la conception de sites web, le Design System de Google est surtout une manière de diffuser sa vision des interfaces numériques.
Un standard qui uniformise
Google, Amazon, IBM, Microsoft, Facebook… Les grandes entreprises technologiques imposent de plus en plus leurs propres standards de design et d’interaction, qui sont ensuite adoptés par les développeurs et les designers du monde entier, qui gagnent du temps en utilisant des bibliothèques déjà faites.
Le Design Kit de IBM, Carbon
Le résultat : une uniformisation croissante des interfaces, qui tend à rendre les sites et les applications de plus en plus similaires les uns aux autres.
Un gain de temps qui appauvri
La profusion de bibliothèques toutes prêtes accroît la vitesse de développement, mais appauvri la variété des formes. La standardisation formelle amenée par les Design Systems est un symptôme visible de la centralisation du web autour de quelques grands groupes de la Tech.
Chapitre 2
Les réactions
Face à ce web de plus en plus uniformisé – qui impose des manières de faire, de publier, d’interagir – beaucoup de praticien·nes et théoricien·nes questionnent leur discipline pour continuer de proposer des formes innovantes.
La comparaison avec l’édition tiens toujours : le monde de l’édition indépendante est impacté par les choix fait par l’édition dominante, mais continue cependant à produire des formes éditoriales qui questionnent nos usages.
The web we lost
En décembre 2012, Anil Dash publie un texte qui devient un point de référence : The Web We Lost. Il y dresse la liste de ce que le web public a perdu en quelques années : la capacité à publier sans intermédiaire, la richesse des API ouvertes, la diversité des conventions, la possibilité pour de petits acteurs d’atteindre une audience sans passer par Facebook ou Google.
Neocities : GeoCities n’est pas mort
En 2013, le développeur Kyle Drake lance Neocities — une réponse explicite à la fermeture de GeoCities par Yahoo en 2009.
Un site sur Neocities. Visiter le site
L’esthétique des sites Neocities est revendiquée comme un retour assumé au vernacular web théorisé par Olia Lialina.
The Handmade Web
J.R. Carpenter est une artiste et écrivaine canadienne qui, dès 2013, commence à utiliser le terme de Handmade Web pour désigner un web fait à la main, par opposition au web « industriel » des plateformes. Elle publie en 2015 un essai intitulé The Handmade Web dans lequel elle défend l’idée d’un web plus artisanal, plus personnel, plus créatif.
My website is a shifting house…
Texte important de la communauté « Small web », souvent cité, ce texte de Laurel Schwulst fait un constat précis du web tel qu’il est devenu, et tel qu’il pourrait être.
My website is a shifting house next to a river of knowledge. What could yours be?
Laurel Schwulst, The Creative Independent, 2018
Louis Rosseto
Le « Small » web
Le terme Small Web lui-même est popularisé à partir de 2018-2020 par Aral Balkan et Laura Kalbag, deux militants installés en Irlande qui fondent la Small Technology Foundation. Leur formule : « We build small technology for everyday people, not surveillance technology for centralized organizations. » Le Small Web suppose des sites :
- individuels ou portés par de très petites structures
- non-collectables par les acteurs centralisés
- frugaux dans leur consommation de ressources
- transparents dans leur fonctionnement
- réparables par leur propriétaire
L’IndieWeb : posséder son adresse
L’IndieWeb promeut un principe simple : votre adresse principale en ligne doit être un domaine que vous possédez. Pas un profil Twitter (ou X), pas une page Facebook. Un site, à votre nom : votre addresse sur le web.
Quelques pratiques associées :
- POSSE — Publish (on your) Own Site, Syndicate Elsewhere : on écrit chez soi, on republie ailleurs (Twitter, Mastodon, newsletter) ;
- Webmentions — un protocole W3C qui permet à des sites indépendants de se notifier mutuellement quand l’un mentionne l’autre (l’équivalent décentralisé du retweet) ;
- Microformats — des conventions pour rendre les contenus d’un site lisibles par d’autres sites sans API privée.
Permacomputing : faire avec peu
Les principes :
- réutiliser le matériel existant plutôt qu’en produire du nouveau ;
- écrire du code minimaliste, lisible, maintenable longtemps ;
- questionner la croissance de la complexité logicielle ;
- penser le numérique comme une ressource finie, à l’instar de l’énergie ou de l’eau.
permacomputing et Small Web ne se confondent pas. Le permacomputing pose la question écologique des infrastructures, alors que le Small Web pose la question politique des relations.
Le site web de Low Tech Magazine fonctionne à l’énergie solaire. Une jauge permet de voir le niveau de batterie du serveur auto-géré. Les images sont en bitmap, qui est le format d’image le plus léger.
Des références communes pour un mouvement hétéroclite
Small Web, Indie web, web frugal, Smolweb, Handmade Web… Plusieurs termes sont utilisés pour désigner des pratiques similaires, qui partagent une même intuition : que le web peut être autre chose que ce que les plateformes proposent. Le but n‘est pas d’avoir un mouvement cohérent et unique. Cependant, des designereuses, artistes, écrivaines et théoricien·nes se retrouvent autour de quelques références communes.
Chapitre 3
Les formes du « Small Web »
Quelle forme prend visuellement cette mouvance ? Elles sont très hétéroclites. Voici une liste (subjective et non-exhaustive) de tendances qui se nourrissent et s’entrecroisent.
Netstalgia
Une pratique qui prolonge et puise dans le web vernaculaire pour mieux réveler les spécifités du web. Elle questionne ainsi nos habitudes d’usages, conditionnés depuis longtemps par ces interfaces qui cherchent à « optimiser l’expérience utilisateur ».
Le site web de l’artiste Maya Man.
Web Brutalism
Les formes sont rugueuses, mettant presque en évidence – par l’usage d’éléments HTML de base peu ou pas mis en forme – sa structure. Puise également dans une nostalgie des premières heures du web.
Le site web d’un cycle de recherche à la Gerrit Rietveld.
Web frugal
Une esthétique née d’une recherche de minimalisme technique et écologique. Les choix technologiques (compression des images, polices par défaut du navigateur, entre autre), dessinent une esthétique.
Lowtech Magazine.
Poetic web
Puisant toujours dans les mêmes problématiques, ces sites s’intéressent plutôt à la question de nos habitudes d’usage. Souvent fait-main, il ne cherchent pas nécessairement à le mettre en évidence, mais plutôt à créer des expériences numériques qui questionne l’uniformité de nos interfaces.
The HTML Review