Promesses et utopies

Previously…

Nous avons vu que le web est un espace ouvert, auquel tout le monde peut techniquement contribuer.

  1. C’est un espace décentralisé, avec des dynamiques de pouvoir supposément égalitaires ;
  2. C’est un espace ouvert, a priori accessible à toustes* ;
  3. C’est un espace de partage, pensé pour consommer et produire du contenu produit par les internautes.

* Il fallait tout de même avoir les compétences techniques et un accès matériel aux outils nécessaires.

1993 : Le web s’ouvre au grand public

Le CERN verse la technologie W3 dans le domaine public en 1993, ouvrant ainsi le web officiellement au grand public.

Le web ne cessera, alors, de grandir : de 23 000 sites en 1995, on a dépassé le milliard en 2014.

Un espace à part

Investi dès ses débuts par les technophiles (mais aussi les artistes), le web était à ses débuts un espace qui échappait aux structures de contrôle médiatique – et ce, jusqu’à la fin des années 90.

La déclaration d’indépendance du cyberespace

En 1996, John Perry Barlow publiait la Déclaration d’indépendance du cyberespace, un texte qui défendait l’idée d’un espace virtuel libre et indépendant des gouvernements et des lois terrestres.

Le texte est écrit à Davos, lors du Forum économique mondial, en réaction directe à la signature par Bill Clinton du Telecommunications Act, qui introduisait pour la première fois aux États-Unis un dispositif de régulation des contenus en ligne.

Chapitre 1

Des idées qui préexistaient au web

Il faut remonter un petit peu dans le temps pour comprendre que les idées défendues par Barlow ne naissent pas avec le web. En réalité, il prolonge des idées politiques qui se développent déjà depuis les années 60.

L’effervescence politique des années 60

Dans les années 60, de nombreux mouvements politiques et contre-culturels se constituent autour des questions de défense des droits civiques, de luttes antimilitaristes et d’égalité sociale.

Affiche de mai 68

C’est dans ces années que se construisent des mouvements contre-culturels comme celui des hippies par exemple, qui critiquent, par un mode de vie alternatif, la société de consommation.

Milton Glaser, « Dylan », 1966

C’est aussi à ce moment qu’entrent dans les campus les Cultural Studies, qui contribueront à diffuser des concepts critiques sur la société et la culture — hégémonie culturelle, modalités de résistance, étude des subcultures.

Whole Earth Catalog

Un objet emblématique de cette époque serait cette revue publiée à partir de 1968 et lancée par Stewart Brand. Sous-titrée “access to tools”, elle se présente comme un catalogue complet d’outils au sens le plus large : livres, machines, idées, ressources, tout ce qui peut servir à reprendre la main sur sa propre existence.

Couverture du Whole Earth Catalog, 1968

La promesse d’une autonomie

Il porte une promesse d’autonomie face aux institutions (publiques, culturelles, militaires, commerciales), et invite les personnes intéressées à se constituer en communauté, motivée par une volonté d’indépendance technologique.

Double page intérieure du Whole Earth Catalog, 1968

Mais cette volonté porte en elle un paradoxe que la suite du parcours de Stewart Brand mettra en évidence…

The New Woman’s Survival Catalog

Cette autre publication, lancée par Kirsten Grimstad et Susan Rennie en 1973, est une réponse à l’angle mort du Whole Earth dont le public implicite était masculin et blanc.

K. Grimstad et S. Rennie, The New Woman’s Survival Catalog, Coward, McCann & Geoghegan, 1973.

Le New Woman’s Survival Catalog cartographie un autre territoire — celui des réseaux féministes qui se construisent en parallèle. Elles documentent les presses féministes, les centres de santé pour femmes, les coopératives, les librairies lesbiennes ou encore les collectifs d’autodéfense.

Double page intérieure du New Woman’s Survival Catalog

Une volonté de faire communauté

Ces publications montrent une volonté – bien avant l’internet et ses possibilités techniques – de faire communauté pour transmettre le savoir. L’évolution des techniques de communication va donner un coup de pouce important à ces communautés.

Chapitre 2

Investir le réseau

Avant même le réseau internet, des communautés se sont constituées autour des technologies émergentes, pour construire des sociétés connectées et dématérialisées.

Dès les débuts, on oscille entre des promesses d’émancipation et des craintes de contrôle, entre des utopies de partage et des dystopies de surveillance.

N’oublions pas que c’est l’armée qui investit en premier les réseaux informatiques. Bien qu’ils puissent être une mise en relation formidable des humanités, ils sont en premier lieu un dispositif militaire, pouvant devenir un outil coercitif dans les mains de gouvernements et d’entreprises.

Les phreakers

Dès la fin des années 1960 aux États-Unis, des passionnés découvrent qu’en émettant une tonalité précise de 2600 hertz dans le combiné téléphonique, on peut passer outre les systèmes de facturation des opérateurs. Ce sont les phreakers — contraction de phone et freak.

Tout est parti du sifflet offert dans les boîtes de Capn Crunch

Au-delà de la fraude, le phreaking pose une question politique : à qui appartient l’infrastructure ? Qui contrôle cet espace ?

The Codebreakers

Publié en 1967, The Codebreakers de David Kahn est la première grande histoire savante de la cryptographie.

Le livre n’est pas un manifeste hacker mais, en légitimant la cryptographie comme champ d’étude à un moment où elle était quasi monopolisée par les services de renseignement, il prépare le terrain intellectuel sur lequel se développera, vingt ans plus tard, le mouvement cypherpunk.

Homebrew Computer Club

En mars 1975, une trentaine de passionnés se réunissent dans le garage de Gordon French en Californie. Leur but : partager des plans, des bricolages, des bouts de code pour apprendre et créer ensemble.

Le Homebrew Computer Club incarne un moment fugace : l’ordinateur personnel n’est pas encore tout à fait grand public. Il est fabriqué par et pour des bricoleurs, avant d’être un produit commercialisable.

C’est là, en avril 1976, que Steve Wozniak présente l’ordinateur qui deviendra l’Apple I.

Community Memory

Nous connaissons déjà ce projet, qui permet à n’importe qui de taper un message, l’indexer par mots-clés (préfiguration des hashtags), et chercher dans la mémoire commune. On fait l’expérience, par ce projet, des possibilités d’un « cyber-espace » qui produit sa propre culture.

Un terminal Community Memory installé à Leopold’s Records, Berkeley

BBS et Usenet

En février 1978, Ward Christensen et Randy Suess imaginent, pendant un blizzard à Chicago, un système pour pouvoir communiquer. Le principe : un ordinateur personnel, un modem, une ligne téléphonique, et un logiciel qui permet à d’autres d’appeler pour lire et déposer des messages.

Interface BBS

Dans les années 1980, des milliers de BBS prolifèrent à travers le monde, souvent opérés par des particuliers depuis leur chambre. Usenet, lancé en 1980, ajoute une couche : un réseau de groupes de discussion qui se synchronisent entre serveurs.

Cette communauté est importante car elle est composée de personnes engagées, issues de la contre-culture. Le partage de logiciels piratés (la scène Warez) en sera une marque de fabrique, tout comme la demoscene, l’ASCII art, et les premières communautés en ligne au sens fort.

Ce sera un espace très investi par des communautés politisées, comme les hackers ou les yippies.

ASCII Art du groupe Acid, né dans la scène BBS

The WELL

En 1985, Stewart Brand (déjà rencontré) et Larry Brilliant lancent le Whole Earth ’Lectronic LinkWELL via le réseau BBS.

Pensé comme le prolongement numérique du Whole Earth Catalog, il permet la mise en partage d’informations tout en créant une communauté de savoirs.

Des voix dissidentes

Ces projets oscillent entre une vision utopique d’un réseau décentré, contrôlé par ses utilisateur·ices, et une approche pragmatique, consciente de la mainmise potentielle des pouvoirs politiques et marchands sur les communications.

CLODO

À l’image des actions réalisées par le Comité Liquidant Ou Détournant les Ordinateurs (CLODO) dans les années 80 – dont les membres seront restés anonymes –, qui revendiqua une douzaine d’incendies criminels contre des centres informatiques.

Pour ce groupe, l’ordinateur est un instrument de fichage, de contrôle et d’exploitation. Ils sont à ce titre l’envers de la vision positiviste prônée par d’autres groupes.

« Lutter contre toutes les dominations est notre objectif », peut-on lire dans leur communiqué d’avril 1980.

Chapitre 3

Se protéger

On l’a vu avec la Déclaration d’indépendance du cyberespace, internet peut devenir un espace d’émancipation collectif, à condition qu’il soit préservé.

TAZ : Zone Autonome Temporaire

En 1991, Hakim Bey (pseudonyme de Peter Lamborn Wilson) publie TAZ — The Temporary Autonomous Zone.

Il y développe un principe de mobilisation insurrectionnelle basée sur la création de zones temporaires et mobiles, régies par ses propres lois et règles.

Bien qu’il n’y fasse pas directement référence, cet essai formalise ce qui se passait déjà dans les réseaux BBS, accompagnera les pensées militantes des premières années du web, et inspirera indirectement des mouvements politiques comme les ZAD (Zones à Défendre).

”Code is Law”

Cette formule, de Lawrence Lessig, montre que de nombreuses communautés, soucieuses de préserver l’espace de liberté permis par ces réseaux de communication, doivent passer à l’action et comprendre les rouages des objets qu’iels manipulent.

Cypherpunks

« Cypherpunks write code. »

Ce groupe – dont le nom est forgé par Jude Milhon (qui a participé au Community Memory Project) – part d’un postulat : dans une société de surveillance, le chiffrement est la seule garantie pratique de la vie privée. Plutôt que d’attendre des lois, il faut produire des outils.

De ce mouvement et de cette culture émergeront des projets comme Tor, BitTorrent, et même plus tard Bitcoin.

Le genre cyberpunk

On voit des mouvements culturels qui commencent à proposer des visions structurées des futurs potentiels.

Né dans les années 80, le genre cyberpunk en est un exemple emblématique : un futur où la technologie s’est déployée, mais où le pouvoir s’est concentré dans les mains des multinationales, où les corps sont augmentés sans être libérés, où l’informatique est un outil de contrôle et non de libération.

Ce mouvement est un contre-pied important à la contre-culture californienne qui voit en la technique une promesse d’émancipation individuelle et collective.

Beaucoup des acteurs que nous avons rencontrés — cypherpunks, fondateurs de l’Electronic Frontier Foundation — citent Gibson.

L’utopie rencontre le pragmatisme

Tandis que John Perry Barlow estime qu’un cyberespace juste pourra se construire de manière collective et intelligente, ces plus jeunes générations sont bien plus pragmatiques et critiques.

Elles voient le cyberespace comme un espace à défendre, car en danger permanent.

Techno-hippies vs Cyberpunks

Ces visions se cristallisent dans les années 90, avec un débat qui fera date entre des techno-hippies de la première heure (John Perry Barlow, Stewart Brand, Lee Felsenstein) et la nouvelle génération de hackers et cyberpunks qui, dans une démarche activiste, utilisent des pseudonymes : Phiber Optik, Acid Phreak ou Knight Lightning.

Merci pour ces infos !

À l’intervention de Barlow qui dit : « Ils semblent penser que des systèmes mal sécurisés méritent d’être violés, et par extension que des maisons laissées ouvertes devraient être volées. Ça suscite chez moi une forte réprobation puisque je refuse, pour des raisons philosophiques, de fermer ma maison à clé. »

Acid Phreak demande alors de lui donner son adresse.

John Perry Barlow

Acid. Ma maison est au 372 North Franklin Street. […] Je possède la dernière maison avant la prairie. L’ordinateur est toujours allumé. […] Tu es vraiment le petit fouineur qui cherche des lieux faciles à pénétrer ? Tu me déçois mon gars.

Acid Phreak

Monsieur Barlow, merci d’avoir publié toutes les informations dont j’ai besoin pour obtenir vos données bancaires, et bien plus encore. À qui revient la faute ? À MOI, pour les avoir récupérées, ou à VOUS, pour être à ce point idiot ?

Des visions différentes mais pas incompatibles

Quelques jours plus tard, Phiber Optik dévoile des extraits des antécédents de crédits de Barlow pour montrer la véracité de leur propos.

Barlow joue l’apaisement, et discute en privé avec des personnes qu’il découvre sympathiques, mues avant tout par la volonté d’être un pied de nez aux puissantes bureaucraties – qui dépeignent depuis quelque temps les hackers comme des criminels sans vergogne.

Conclusion

”Don’t hate the media, be the media”

En 1999, un collectif de militants, journalistes et techniciens met en ligne un site capable de recevoir directement les contributions du public : photos, vidéos, témoignages, sans filtre éditorial a priori. C’est le premier Independent Media Center (IMC).

Ce projet, nommé Indymedia, synthétise et conclut bien toute l’histoire que nous venons de découvrir : internet est un espace permettant de construire une communauté ouverte et horizontale, mais il est aussi un espace à défendre, qui peut être investi par des intérêts privés et étatiques.

C’est l’une des premières incarnations grand public de la publication ouverte — un modèle que les plateformes commerciales du Web 2.0 (Facebook 2004, YouTube 2005, Twitter 2006) reprendront et neutraliseront politiquement.

À suivre…

De GeoCities à Facebook : la centralisation du web