La mémoire du web

Previously…

Nous avons vu l’histoire du web — ses promesses utopiques, sa centralisation progressive, ses interfaces conçues pour capter l’attention. Nous avons vu aussi les pratiques qui opposent un regard critique et en proposent des expériences renouvelées : Small Web, IndieWeb, Permacomputing, web frugal.

Nous avons vu que le web est une infrastructure tangible, faite de câbles et de centres de données qui stockent ce contenu.

Evan Roth est un artiste qui travaille à rendre palpable la matérialité du web et de ses infrastructures. Landscapes with a ruin, 2017

Des questions restent ainsi en suspsend : que faire de tout ce contenu publié ? Comment le préserver ? Qui décide de ce qui reste et de ce qui disparaît ?

Dans sa DB Préférence Système, Ugo Bienvenu décrit un monde futuriste où le stockage de données vient à manquer, obligeant les autorités à faire un tri. Seules sont gardées les productions numériques étant encore massivement consultées, écartant de facto les autres contenus qui parfois, comme c’est le cas dans cet extrait, font partis de notre patrimoine culturel.

Préférence Système, Ugo Bienvenu, éd. Denoël Graphic, 2019

Le web donne l’illusion d’une mémoire illimitée : tout ce qui est publié semble pouvoir y rester indéfiniment. C’est une illusion. Les sites meurent, les plateformes ferment, les liens se cassent, les hébergeurs disparaissent. La question de l’archive — qui préserve quoi, pour qui, selon quelles valeurs — est l’une des questions politiques les plus urgentes du web contemporain.

Un atelier codage en plein air

Chapitre 1

Une archive vivante (qui se meurt)

Contrairement à un livre ou à un film, un site web n’existe que tant que quelqu’un ou un groupe le maintient activement. C’est un objet dont la survie dépend d’une attention continue.

Publier sur le web, c’est aussi s’engager dans une relation d’entretien : payer l’hébergement, renouveler le nom de domaine, maintenir le code à jour pour qu’il reste lisible par les navigateurs. Dès que cet entretien cesse, la page disparaît — ou se dégrade progressivement.

C’est une différence fondamentale avec les médias analogiques : un livre abandonné dans une bibliothèque reste lisible des siècles plus tard. Une page web dont l’hébergement n’est plus payé disparaît peu à peu.

Sur 1,5 milliard de sites enregistrés en ligne, moins de 200 millions sont encore actifs. La grande majorité des URLs publiées depuis les débuts du web ne mènent plus nulle part.

Le phénomène a un nom : le lien mort (dead link ou link rot). Une étude d’Harvard Law School (2023) a établi que 54 % des liens cités dans des décisions de la Cour Suprême américaine ne fonctionnaient plus.

Chapitre 2

Archiver : préserver le web

Face à cette disparition structurelle, plusieurs types d’acteurs tentent de préserver ce qui peut l’être — avec des moyens, des méthodes et des positions politiques très différentes.

Archive Team

Archive Team est un collectif d’archivistes numériques fondé en 2009 par Jason Scott, historien et documentariste spécialisé dans la culture internet, qui décrit sa mission en trois principes : rage, paranoïa et kleptomanie. Ils surveillent les services en ligne en difficulté et déclenchent des opérations de collecte d’urgence avant la fermeture.

La page d’accueil de l’Archive Team

Le collectif est né d’un sentiment d’impuissance. L’impression qu’on laissait les entreprises décider à notre place de ce qui allait survivre et de ce qui allait disparaître.

Jason Scott, fondateur de Archive Team.

One Terabyte of Kilobyte Age

Archive Team est à l’origine du sauvetage qui a permis à Olia Lialina et Dragan Espenchield de mener leur projet One Terabyte of Kilobyte Age, qui explore et conserve l’ensemble des sites produits sur GeoCities, avant que Yahoo! ne les supprime en 2009.

La BnF et les Skyblogs

En août 2023, Skyblog fermait ses portes après plus de vingt ans de service. En avril de la même année, l’équipe de Skyblog contacte le dépôt légal numérique de la BnF pour signaler la fermeture imminente de la plateforme. La BnF lance une opération de collecte en urgence : 12,6 millions de blogs – environ 40 téraoctets de données – rejoignent les collections patrimoniales de la bibliothèque.

Avec les Skyblogs, les chercheurs disposent désormais d’un corpus qui représente un moment emblématique de l’histoire du web français.

Emmanuelle Bermès, responsable pédagogique du master Technologies numériques appliquées à l’histoire à l’École nationale des chartes.

Internet Archive

Fondé en 1996 par Brewster Kahle à San Francisco, l’Internet Archive est la plus grande bibliothèque numérique publique au monde. Sa mission : un accès universel à toute la connaissance humaine. Reposant essentiellement sur les dons, il archive des sites web, des livres, des films, de la musique et des logiciels — plus de 800 milliards de pages web à ce jour.

Brewster Kahle a acheté ce batiment pour héberger l’Internet Archive car, selon ses termes, « il nous rappelait notre logo ».

Wayback machine

Sa branche la plus connue est la Wayback Machine (lancée en 2001) : un moteur de recherche dans le passé du web, qui permet de consulter des captures d’écran de n’importe quel site à une date donnée. C’est l’outil le plus utilisé au monde pour vérifier ce que disait un site qui a disparu ou changé.

Page d’accueil de la Wayback machine

Wayback Machine en péril

En octobre 2024, une série d’attaques informatiques paralyse l’Internet Archive. Une attaque a permis d’accéder aux données de 31 millions d’utilisateur·ices, et mettra les serveurs hors ligne pendant des semaines, fragilisant considérablement la structure.

En parallèle, il fait face à plusieurs procès pour violation du droit d’auteur — notamment de la part de grands groupes d’édition américains — qui remettent en cause son droit d’archiver et de prêter des livres numérisés.

Enfin, en réaction à la montée des IA, de nombreuses plateformes ont adoptés des politiques qui limitent l’indexation de leur contenus par les robots – dont ceux de l’Internet Archive –, empêchant ainsi leur bon archivage.

À qui appartient les données ?

L’information, c’est le pouvoir. Et comme tout pouvoir, certains ne le veulent que pour eux-mêmes. Le patrimoine mondial scientifique et culturel, publié pendant des siècles dans des livres et des revues, fait l’objet d’une numérisation croissante et reste aux mains d’une poignée de sociétés privées. Si vous souhaitez lire les articles relatifs aux trouvailles scientifiques les plus notables, il vous faut dépenser une fortune auprès d’éditeurs comme Reed Elsevier.

Aaron Swartz, Manifeste pour une guérilla en faveur du libre accès, 2008

UbuWeb : archiver pour résister

UbuWeb est une plateforme d’archivage en ligne fondée en 1996 par le poète Kenneth Goldsmith, dédiée aux arts d’avant-garde — film expérimental, musique concrète, poésie sonore, performance. Elle fonctionne sur un principe simple : héberger ce que personne d’autre n’héberge, sans demander de permission.

C’est une démarche pirate assumée, justifiée par une posture politique qui vise à mettre en partage et à préserver des données qui, autrement, disparaitraient.

À une époque où notre mémoire collective est systématiquement effacée, l’archivage réapparaît comme une forme puissante de résistance, un moyen de préserver des formes d’expression essentielles, subversives et marginalisées. Nous vous encourageons à faire de même. Tous les fleuves se jettent dans le même océan : trouvez votre propre forme de résistance, aussi modeste soit-elle, et engagez-vous sans réserve. C’est maintenant ou jamais. Ensemble, nous pouvons empêcher l’anéantissement de la mémoire du monde.

Message accompagnant la remise en activité du site en 2025 – après 1 an d’inactivité – pour des raisons politiques.

Au moment où vous lirez ces lignes, UbuWeb aura peut-être déjà disparu. N’ayant jamais été conçu comme une archive permanente, Ubu pourrait disparaître pour toutes sortes de raisons : notre fournisseur d’accès Internet pourrait nous couper l’accès, nous pourrions faire l’objet d’une poursuite judiciaire, ou nous pourrions tout simplement en avoir assez. […] Nous ne fonctionnons pas sur les serveurs les plus stables ni sur les machines les plus rapides ; des pannes viennent régulièrement entamer les archives ; parfois, le site tout entier est hors service pendant des jours ; le plus souvent, le groupe déjà restreint de bénévoles se réduit à une seule personne. Mais c’est là toute la beauté de la chose : UbuWeb est farouchement anti-institutionnel, éminemment fluide, refusant de se plier à d’autres exigences que celles qui nous animent à un moment donné, ce qui nous confère une flexibilité et la capacité de nous surprendre nous-mêmes sans cesse.

Extrait de la page « à propos » du site.

C’est tout l’enjeu de ces pratiques qui questionnent la fragilité de notre présence numérique ; à la fois fragile face aux plateformes qui conditionnent nos manières de nous exprimer tout en nous dépossédant du contenu que l’on y publie, et face aux infrastructures physiques qui ne peuvent pas assurer une pérennité de ce que l’on partage.

Evan Roth, Since you were born, 2019

Chapitre 3

Rendre tangible l’experience numérique

Au-delà d’archiver ce qui a disparu, il faut aussi penser autrement la relation à ce qu’on publie maintenant — reprendre possession de l’infrastructure, ancrer les données dans un lieu, soigner les marges de l’espace numérique.

Confiscation de la mémoire digitale

Dans la nuit du 15 janvier 2024, Vbox7 (la plateforme vidéo bulgare emblématique d’une culture web locale) rend privées plus de 10 millions de vidéos d’un coup, sans préavis. C’est peut-être l’une des plus grandes pertes en terme de culture digitale de l’histoire bulgare.

Cet événement démontre que les contenus que l’on publie sur les plateformes ne nous appartiennent pas ; les plateformes confisquent une mémoire culturelle commune en décidant unilatéralement de ce qui mérite d’exister.

Internet Checkpoint

En 2012, @taia777 poste une vidéo énigmatique sur YouTube. Celle-ci est rapidement devenue virale pour une raison inattendue : dans les commentaires, des milliers de personnes se sont mis à formuler sur un principe similaire. Chacun d’entre eux commençait par la formulation « checkpoint : », suivi d’un texte court relatant un état émotionnel ou un moment important que l’utilisateur·ice venait de traverser dans sa vie.

Cet ensemble créait alors un portrait sensible et hétéroclite d’une communauté numérique qui partageait des références communes. Des empreintes de vies laissées au détour d’un passage fugace.

checkpoint est une référence aux points de sauvegarde dans les jeux-vidéos.

A Cyberarchaeology of Checkpoints

YouTube a supprimé la vidéo en 2021 pour violation de droits d’auteur, faisant disparaitre des milliers de messages.

L’utilisatrice @rebane2001 avait tout sauvegardé de sa propre initiative : cette vidéo, ses commentaires, et plus d’un million d’autres, sur ses propres disques durs.

Dans son ouvrage A Cyberarchaeology of Checkpoints, Ruby Justice Thelot conclut : « L’histoire des Checkpoints nous rappelle que les communautés en ligne reposent sur une infrastructure que nous ne contrôlons pas. »

Ruby Justice Thelot, A Cyberarcheology of Checkpoints, 2024

Cyberfeminism Index

Lancé en 2020 par Mindy Seu, le Cyberfeminism Index est une base de données collaborative qui recense plus de 700 projets, textes et œuvres liés au cyberfeminisme des années 1990 à aujourd’hui. Il donne à voir un mouvement structurant de l’histoire du web, qui est massivement ignoré par les récits dominants du fait du genre de leurs protagonistes. Il rappelle le rôle politique du web, de la collecte, de l’édition de contenu et de sa mise en partage.

En 2022, le projet numérique à donné naissance à une publication papier, qui dresse un portrait de la collection à un moment donné. Par essence incomplet – face à une archive qui s’augmente – l’ouvrage imprimé permet de préserver la collection, tout en offrant une lecture renouvellée.

Mindy Seu, Cyberfeminism Index, Inventory Press, 2022

Quelles formes éditoriales imprimées pourraient prendre votre collection ? Quelles nouvelles lectures et regards pourraient-elles proposer ?

Mindy Seu, Cyberfeminism Index, Inventory Press, 2022. Page intérieure

Internet Phone Book

Une publication annuelle, conçue par Elliott Cost et Kristoffer Tjalve, qui explore depuis 2025 le web poétique, publie des essais, et partage un annuaire de site personnels de centaines de designers, développeur·euses, écrivain·es, curateur·ices et enseignant·es.

Elliott Cost et Kristoffer Tjalve, Internet Phone Book, auto-édité, 2025

Le site propose un interface original pour naviguer dans l’annuaire. Plutôt que de proposer une barre de recherche, on tape le numéro d’un site pour y accéder ; l’espace numérique s’articule alors avec l’objet imprimé, qui nous sert de boussole dans le contenu accumulé.

screenshot du site Internet Phone Book

Rendre le web palpable

Ces projets permettent de questionner la matérialité du web et des informations qui y sont stockées. En proposant une autre forme de consultation et de mise en partage, ils rendent tangible une expérience numérique.

Elliott Cost et Kristoffer Tjalve, Internet Phone Book, auto-édité, 2025. Page intérieure

Des serveurs visibles

De la même manière, Lukas Engelhardt pense la forme des serveurs – qui lui permettront de stocker ses projets numériques – comme des formes sculpturales à part entières qui participent d’une narration commune.

Un serveur fabriqué à la main par Lukas Engelhardt. Dans la lignée du permacomputing, des artistes et des makers construisent leur propre infrastructure plutôt que de louer des serveurs à distance.

Des cyberdecks pour réclamer son indépendance

Les cyberdecks sont des ordinateurs portables construits à la main, souvent à partir de matériel récupéré, inspirés par les terminaux de science-fiction. Cette démarche permet d’affirmer une posture d’autonomie dans la constructin de son existence et de son identité numérique.

Un cyberdeck construit à la main. La communauté r/cyberdeck recense des centaines de projets similaires.

Une pratique située et une conscience de l’autre

Tous ces projets ont en commun de proposée une expérience située du web. Conscient de la dimension physique qu’il représente, il n’est plus ce cyberespace impalpable des pemières années, mais s’ancre à présent dans une géographie réelle.

Le Collectif Robida propose des ateliers de pratiques situées : coder un site web lié à un lieu précis, ancrer le numérique dans une géographie réelle.

Collectif Robida

Le collectif Robida propose des ateliers pour produire des site-specific websites, qui font sens dans une géographie donnée.

Un projet web in-situ conçu dans l'atelier Coding in situ

Alt text as poetry

Le texte alternatif alt est l’attribut HTML qui décrit une image pour les personnes qui ne peuvent pas la voir — lecteurs d’écran, images non chargées, moteurs d’indexation. En pratique, il est le plus souvent bâclé, vide, ou généré automatiquement.

Alt Text as Poetry est un projet de Bojana Coklyat et Shannon Finnegan qui retourne cette contrainte : et si le texte alt était un espace d’écriture à part entière, aussi soigné que l’image qu’il décrit ? Leur site propose des exercices, des exemples et une réflexion sur ce que cela signifie de décrire une image pour quelqu’un qui ne la voit pas.

A screenshot of me being very impressed by my nephew Harry’s new hat. The hat is a plastic green roof taken from a doll’s house.

Madison Zalopany | @mzalopany

Notes sur l’IA

Une crainte — légitime — existe dans les pratiques numériques face à la montée de l’Intelligence Artificielle et de son usage massif.

Ces exemples démontrent une chose évidente : le web, ce n‘est pas que du code. Le code est simplement un langage qui permet de mettre en mouvement des dynamique de partage, et l’IA est incapable d’en penser de nouvelles modalités.

Aborder le code de manière collectif ou poétique ne sont pas des démarches périphériques, mais c’est ce qui fait le cœur du web depuis ses débuts. Don’t forget to take a selfie with your herbs

L’IA s’appuie sur nos attendus pour générer ses réponses. Elle prolonge simplement une dynamique de standardisation qui existe depuis les années 2000 avec les bibliothèques de composants, les librairies, les templates et les Design System.

Liste de templates sur le site Readymag

Conclusion

Ces démarches démontent que le web est sensible et fragile. Il est un lieu important de dynamiques de pouvoirs, mais il est suffisamment vaste pour que toutes les formes d’expression puissent s’y déployer.

En tant que designers, traducteur·ices, passeur·ses de formes, dont la question de l’adresse est centrale, le web offre un terrain vaste de réflexions et d’expérimentations.

Fin.